• A la conquête de l'Amérique vu par l'amie Edith Piaf, Momone (1947)

    A la conquête de l'Amérique vu par Edith Piaf (1947)Un reportage paru en Belgique dépeint l'atmosphère des années 1946 et 47 se rapportant à des propos qu'aurait tenus PIAF. Mais selon Simone BERTEAUT dite Momone (photo ci-contre). A l'évidence, cette préparation du départ vers l'Amérique a donné lieu à pas mal de mouvement.

    Neuf gars, ça déplace de l'air. Un bonhomme c'est déjà absorbant, mais quand il faut multiplier tout par neuf, ce n'est pas reposant. Ca fatigue un peu. Surtout qu'on ne multiplie pas le plaisir. Ca, il n'y en a qu'un à la fois qui le donne. Quand j'ai vu débarquer toute cette patrouille, avec ses valises, je n'avais pas envie de rigoler. Qu'est-ce qu'on allait avoir comme salades ! Ils habitaient là sans y habiter. Ils avaient un logement en commun, rue de l'Université. Ca allait et venait. Comme toujours avec Edith, couchait là qui voulait. La nouvelle secrétaire, c'était Yvonne (je crois), une petite gentille. Elle avait les yeux qui lui faisaient le tour de la tête, tellement elle était étonnée. Une maison comme celle-là, elle ne connaissait pas. Elle voulait tout voir, tout comprendre en même temps, mais elle n'y arrivait pas.

    ...Edith était parfaitement heureuse. Sa peau rayonnait comme quand elle était amoureuse. Et, dans la salle de bains, ça y allait le bichonnage et les essais de coiffure ! Le soir, on aurait dit qu'on se serrait autour d'un feu de camp. Ils étaient tous assis en rond autour d'Edith. Il n'y avait pas à s'y tromper : la flamme, c'était bien elle. Elle m'avait dit : "Ecoute-les bien. Tu verras, ils ont tous quelque chose à raconter. Je ne sais pas encore ce que je vais faire d'eux. Il faut d'abord que je les connaisse". Cette technique-là avait fait ses preuves.

    En les écoutant, j'ai appris que Fred, le soliste, était instituteur à Annonay. Du même patelin, il y avait René qui était un peintre devenu ténor (on notera au passage que René n'est arrivé dans le groupe qu'en sept. 1950, ce qui montre quelle est la véracité des confessions recueillies auprès de ladite Momone). Jo, toujours du coin, avait des parents qui fabriquaient du papier, ce qui n'avait rien d'étonnant, c'était la ville qui voulait ça. Le rouquin Albert, de Pessac, dans la Gironde, était un acrobate-illusionniste devenu ténor. Marc, le Strasbourgeois, avait fait la classe d'harmonie au Conservatoire. Guy, la basse, avait un père directeur de banque ; comme Jean-Louis Jaubert, Colmarien qui faisait l'Ecole des Hautes Etudes Commerciales et qui voulait devenir footballeur professionnel. Enfin, les Lyonnais Gérard et Hubert auraient dû être commerçants.

    Il n'a pas fallu longtemps à Edith pour les juger à sa façon et, pour elle, ils sont devenus Jo le grand, Guy le sale caractère, Paul le nouveau, Albert la tache de soleil, Gérard le marrant, Marc le pianiste, Fred le soliste, Hubert le beau gars et Jean-Louis le manager. Comme ça Momone, disait-elle, je m'y retrouve... Je vais les transformer. Tu vois, quand ils chantent, ils ont encore des culottes courtes, je vais leur apprendre à porter des pantalons.

    C'était bien ce qui me tracassait. lequel était le futur patron ? Il ne pouvait pas y avoir neuf gars à la maison, tous bien balancés, normalement baraqués, sans qu'il y en ait un qui sorte des rangs pour entrer dans les draps d'Edith. J'allais le savoir très vite. mais avant, j'ai vu Edith ramasser, auprès d'eux, un bide. Les petites parlottes style feu de camp, les bonnes parties de rigolade genre louveteaux, les grosses joies de gamins lâchés dans la nature, ça avait un temps... Alors, Edith s'est mise à leur parler boulot. Après tout, ils étaient là pour ça. "Voilà, votre répertoire, il ne vaut pas grand-chose. Avec ça, vous ne dépasserez pas les scènes de province où on a conservé le goût du patronage ! Ca n'ira pas plus loin. J'ai rien à dire contre vos vieilles chansons françaises : Perrine était servante, c'est très chouette. Mais, vous ne l'entendrez pas sifflée dans la rue par le petit télégraphiste. Et sans ça, il n'y a pas de succès."

    Jean-Louis Jaubert, le manager, ne l'a pas laissée continuer. "Ecoute Edith, la goualante des rues, ce n'est pas pour nous. On n'est pas un chanteur, on est une chorale. Il nous faut des morceaux pour orchestre vocal. Et justement, nous, on n'a pas besoin qu'on nous chante dans les rues. On vient nous entendre comme on va au concert". Après les avoir traités de cons, Edith avait décidé qu'elle les transformerai. Il fallait qu'elle y arrive. Si elle s'entêtait comme ça, c'est qu'il y en avait un à son goût ! En attendant, elle râlait ferme. Du côté métier, ils n'avaient pas la cote... En dix minutes, elle réunit tous les gars. "J'ai trouvé une chanson pour vous. Ecoutez :

    Une cloche sonne, sonne,
    Sa voix d'écho en écho,
    Dit au monde qui s'étonne :
    C'est pour Jean-François Nicot !
    C'est pour accueillir une âme...

    Ils se turent et regardèrent Jean-Louis. Celui-là, il commençait à m'énerver avec ses airs de chef, précisa Momone. "Non, Edith. A aucun prix, c'est une niaiserie". Elle leur proposa alors de la travailler ensemble et de la chanter avec eux. Une proposition que Jean-Louis jugea différente. Je voyais bien ce qu'il y avait de différent. Il y avait le nom d'Edith. Et ça, c'était une sacrée locomotive. Je voyais aussi que Jean-Louis allait être le nouveau patron. Elle me parlait trop de lui et il avait trop de qualités ! L'élu, c'était le chef. j'aurais dû le comprendre tout de suite puisqu'elle avait décidé de les transformer. Chaque fois qu'on était seules, elle démarrait à fond : "Momone, comment le trouves-tu ?... Il n'est pas comme les autres... Il est pur... Tu comprends, il n'a pas de passé, il n'a pas traîné partout... Il chante par idéal... Ca m'a plu qu'il refuse de changer son répertoire, pour rester un musicien parmi les autres... La gloire, il s'en fout. Ce qui compte pour lui, c'est de chanter... Et puis, il est beau... Et on sent que c'est un fils de banquier !"

    A SUIVRE

     

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